Le cas Judas
Symbole d’infamie, son nom a longtemps été un maillon essentiel de l’antisémitisme chrétien
Le cas Judas
«L’un d’entre vous me trahira», avait annoncé Jésus. Mais qui? Et pourquoi? Les Evangiles restent très discrets sur Judas et sur ses mobiles. Il était très proche de Jésus, qui en fit un apôtre. Comme les autres, il le suivit, prêcha, guérit des malades, baptisa et enseigna aux foules. Il devint même l’intendant de la troupe, preuve d’une certaine éducation. Jean signale qu’il volait dans la caisse, ce qu’aucun autre évangéliste ne confirme.
Son geste reste lui aussi inexpliqué. Trois voies se dessinent pour le comprendre.
La cupidité? Elle est peu vraisemblable. Trente deniers, ce n’est pas grand-chose, et Judas, comme intendant, en manipulait beaucoup plus. La prédestination? Pour que le destin de Jésus s’accomplisse, il fallait que Judas le trahisse. En ce sens Judas aurait été l’instrument de la volonté divine, devenant paradoxalement le premier martyr de l’Eglise. Le conflit de pouvoir? Judas aurait été un révolutionnaire, d’où son nom d’Iscariote, peut-être venu de «sicaires», nom de la branche la plus violente des zélotes. Déçu par l’attitude trop conciliante de Jésus, il l’aurait trahi à cause de leurs divergences sur la lutte à mener.
Seule certitude: Judas a trahi. Son nom est devenu symbole d’infamie, et du coup un maillon essentiel de l’antisémitisme chrétien. Dès le ive siècle et à cause d’une ressemblance sémantique (le nom même de Judas est proche de Judæus, qui veut dire «juif» en latin), divers poètes (un nommé Juvencus en particulier…) et hommes d’Eglise en font le juif par excellence, étendant son péché à tout un peuple. Dans une société de plus en plus marchande, où l’argent s’oppose à l’idéal de pauvreté chrétien, Judas incarne aussi bien l’avidité que la perfidie juives. Au xve siècle, les juifs de Rome et d’Espagne devront acquitter un impôt pour compenser le salaire de la trahison. Aux xive et xve siècles, les juifs, et au premier plan Judas, sont les premières victimes des mystères qui mettent en scène la Passion du Christ. Son nom devient un nom commun et, au xviiie, sert à baptiser un œilleton permettant de voir sans être vu...
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La littérature ne sera pas de reste. «Je viens de voir passer Judas: cela suffit. / C’est un calculateur de fraude et de profit / C’est un monstre», écrit Victor Hugo dans «la Fin de Satan». Et Baudelaire évoque «un vieillard à la prunelle trempée dans le fiel» et à l’allure «d’un quadrupède infirme ou d’un juif à trois pattes»...
C’est seulement au xxe siècle que les romanciers (Marcel Pagnol, Jorge Luis Borges, Nikos Kazantzakis, Lanza del Vasto...) commencent à envisager un Judas plus complexe, sorte de double noir de Jésus. C’est un changement de perspective passionnant. Pourra-t-il faire oublier que la main acceptant dans une nuit de Jérusalem les trente deniers offerts aura aussi balisé le chemin d’Auschwitz ?